• Philippe BENOIT

Récupérer le progrès : 2. Faire progrès

Mis à jour : 4 nov. 2019


Rauzier Jean-François, "Traversées"

Longtemps avant de découper des articles, ma grand mère avait connu un monde beaucoup plus vaste. En 1936, il fallait deux jours de Tillbury à son père pour se rendre de Dijon à la Haute-Marne et réapprovisionner son commerce. Puis, la guerre développa des moyens de communication et télécommunications de plus en plus efficaces, les industries perfectionnèrent leurs modèles pour répondre aux énormes besoins en armement. Dix ans plus tard, au moment où ma grand mère se mariait, les containers révolutionnaient le transport de matériel militaire entre les Etats Unis et la Corée.


Les routes se dilataient comme des veines pendant l’effort à mesure que les véhicules qui les parcouraient accéléraient, et bientôt le commerce connaissait une explosion sans précédent, profitant de ce bouleversement de notre rapport à l’espace et au temps.

Toutes les sphères de nos cultures n’ont pas été atteintes de la même manière. Certains domaines comme la communication sont parvenus au stade de l’ubiquité, la vitesse annulant la distance. D’autres comme les transports ont connu une accélération considérable, mais sans pour autant abolir tout à fait les distances.

Les pans les plus organiques de la civilisation, l’agriculture, les systèmes familiaux (1), les mœurs, ont quant à eux perduré dans une échelle temporelle différente de celle du commerce «instantané». Il en va de même pour l’architecture, qui, si elle s’est beaucoup technicisée ce dernier siècle, (notamment à cause de l’aspect composite des produits industriels qui lui donnent corps, des normes etc.), demeure finalement une technologie assez basique, pour peut que l’on s’en tienne aux principes généraux.

Hormis certains projets d’architecture internationale à visée purement communicationnelle, une construction c’est un anti-polaroïd, un daguerréotype infigeable, au temps de pose long comme un projet. Je distingue au moins deux types de moteurs d’évolution en architecture : la transformation des mœurs, et l’optimisation des formes déjà existantes.

Dans le premier cas, les fluctuations sociologiques appellent de nouveaux espaces, inconnus jusque là. C’est par conséquent un facteur sociétal de changement. Il donne naissance aux «grandes familles» de bâtiments : les typologies architecturales. Elles sont la maison, l’immeuble, le palais, l’église la bibliothèque, l’usine, l’école, le complexe sportif, la tour, le bloc de bureaux etc.


Fontana, Bruno, "Typologies", variations sur un modèle de maison


Une typologie c’est un portrait sans visage, un mannequin à habiller. Toutes les maisons sont différentes, pourtant elles partagent des caractéristiques qui font d’elles des maisons. A titre d’exemple volontairement non exhaustif, une maison (occidentale), c’est une cellule de regroupement familial protégeant ses membres, leur intimité (encore que l’intimité soit plutôt une caractéristique latine et moderne), leurs propriétés, du climat et des autres individus. Les typologies architecturales s’additionnent spatialement pour former la ville, et temporellement, dans la mesure où la plupart de nos besoins ont tendance à se superposer plutôt qu’à disparaitre.

Le second cas dépend du premier. Il intervient lorsqu’une typologie se répète et trouve des moyens de s’améliorer, soit par l’avant-garde, soit par le savoir faire artisanal, soit par la technique constructive. Par exemple, les immeubles de rapport en France évoluent avant le XIXe siècle en fonction de leur capacité à décharger les façades du poids des planchers, ce qui leur permet de s’élever plus haut. Le plancher dit à la française est remplacé au XVIIIe siècle par le plancher dit à «enchevêtrures» qui mélange bois et métal (2).


Figures de la ligne du haut : plancher à sollivage simple dit "à la française", d'après Rondelet, édition de 1828

Figures de la ligne du bas : plancher à "sollives d'enchevêtrures", (fig. gauche) d'après Denfert 1894, (fig. droite) d'après Rondelet, édition de 1828, illustrations rapportées par http://bestrema.fr


En positionnant des étriers métalliques pour réaliser l’assemblage des chevêtres, les charpentiers de l’époque réduisent considérablement l’épaisseur des sections de bois, permettant d’une part de diminuer les coûts en travaillant des arbres plus jeunes, et de «démocratiser» des espaces intérieurs plus grands.

La charpente étant moins massive, les immeubles peuvent désormais s’élever plus haut, une prouesse qui sera encore améliorée au siècle suivant avec l’arrivée des structures métalliques. Cette mutation architecturale est le produit de savoirs faire techniques, artisanaux, architecturaux, adaptés à l’espace. Elle est suffisamment simple pour être réinterprétée à l’infini ou presque, elle est appropriable par les usagers, et surtout, elle génère des capacités spatiales appliquées à une technologie.


La technique peut donc être capacitante pour créer des typologies, mais elle est facteur de progrès lorsqu’elle se met au service d’un espace, d’un programme requis par l’évolution des mœurs. L’apparition des gymnases modernes est un bon exemple de mélange entre émergence de la pratique populaire de sports, amélioration conjointe des capacités portantes du métal et création de nouveaux espaces architecturaux. Ces évolution sont par essence lentes, rythmées par le changement des usages.

Il ne faut évidement pas négliger le rôle des avant-gardes architecturales pour produire de considérables améliorations, et porter une vision dans le futur. Analyser simultanément plusieurs pans de la société, projeter l’imaginaire par l’intermédiaire du dessin, sont une force qui donne du poids à une vision prospective et l’inscrive dans le réel.


SUITE :

Récupérer le progrès : 3. visions

(1) Todd, Emmanuel, "L'Origine des systèmes familiaux", Gallimard, Paris, 2011


(2) http://bestrema.fr/planchers-bois-anciens/ consulté le 14.06.2019



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