• Philippe BENOIT

Récupérer le progrès : 5. Dominer le projet

Mis à jour : 4 nov. 2019


Marc Daunis, ex-maire de Valbonne, présentant le très controversé projet de l'Open Sky (Sofia-Antipolis), un centre commercial dernière génération. Photo P.C, nicematin.com

Trop souvent synonyme de perte de maîtrise de création, le «défi environnemental» laisse pour l’instant les architectes en mauvaise posture. Une contribution contemporaine au processus de dilution de la figure de l’architecte dans le processus de conception des projets.

Parmi d’autres facteurs, le métier se laisse de plus en plus atteindre par la division des tâches hérité du processus de conception industriel : quelqu’un pose les base d’un concept, un junior exécute en plan, un autre en 3d, un perspectiviste rend le projet, un chef de projet parle avec le client, un sous-traitant suit le chantier, etc. Souvent cette chaîne de montage du projet ne connait pas vraiment de superviseur capable de porter les concepts à maturité. Le projet devient une multitude de tâches individuelles, sans transmission entre elles.

Le rôle même de l’architecte est de plus en plus mis à la marge dans la composition des marchés. Bien qu’en déclin, les Partenariats Publics Privés sont un bon exemple parmi d’autres de cette perte de contrôle, allant de paire avec une architecture «cheap» et déracinée. Ce type de contrat favorise d’une part la création d’énormes équipements, tout en privilégiant les géants du bâtiment comme partenaires privilégiés dans les marché, au détriment des structures locales. Il y a un lien évident entre organisation de la structure du travail, production architecturale, et empreinte écologique.


Pour Cristina Conrad et Denis Dessus respectivement architecte urbaniste et architecte spécialiste des marché publics, le choix politique des PPP «se fait de plus, au détriment des entreprises artisanales et familiales, qui constituent la vitalité économique d’un pays et créent de la main d’œuvre fidélisée.

La globalisation nous fait oublier que l’avenir est dans le local! Ces PME sont mises hors-jeu car, sans surface financière, juridique et administrative suffisantes, elles ne peuvent répondre à ces appels d’offres. Cette structuration du bâtiment engendre un coût de construction, parmi les plus élevés d’Europe. Les grands groupes ne créent pas d’emplois stables, ils étranglent les sous-traitants et engendrent une déqualification des métiers locaux et la perte des savoir-faire. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit, avec des équipements, de satisfaire un service public.

Or, avec une concurrence architecturale limitée et souvent laissée au libre choix du financeur, la qualité du projet, donc la qualité du service, devient un critère très secondaire de choix.» (1).

Les architectes sont parfois réduits à dessiner de vagues volumétries ou des façades immanquablement rendues plus vendeuses par de nombreux gadgets techno et prétendument écologiques, sans que personne ne vérifie la pertinence de leur présence. Par ailleurs, La notion de perte du tissu des entreprises locales est cruciale lorsque l’on considère que la relocalisation de l’économie est une des clefs essentielles de la lutte contre le dérèglement climatique.

La philosophie économique dominante du toujours plus toujours moins cher, transforme dans bien des cas l’architecte en commercial pour tel ou tel grand groupe de BTP soucieux de faire découvrir au monde entier son nouveau produit phare, on se le paye comme on se payerait une escort. Cette dynamique délétère est, chez certaines agences, camouflée par un discours médiatique creux, parfois emprunté à l’univers des startups, de vagues essais méthodologiques, souvent basés sur les capacités de salariés à éponger les caprices du chef de projet.

La situation actuelle est par certains aspects comparable à celle du début du XXe siècle. Apparue à la fin du XVIIIe siècle, la profession d’ingénieur a pris tout son essor au cours de la révolution industrielle qui caractérisa le siècle suivant (création de l’école des ponts et chaussées en 1775, l’X en 1794). Au tournant du XXe siècle, ils avaient dépossédé les architectes de l’aspect constructif. Ces derniers étaient souvent relégués à dessiner des façades toujours plus ornementées pour continuer à justifier leur présence. Dans le même temps, le mouvement moderniste balbutiant comprend que l’architecture doit muter pour accéder au monde industriel.


Exemple d'immeuble parisien de la fin du XIXe siècle

En écrivant «l’ornement est un crime économique, moral et culturel (2)», Adolf Loos fait plus qu’une provocation. Il déclare que l’architecture n’est plus uniquement une représentation ostentatoire des richesses nouvellement acquises, elle se saisit du changement de mœurs: standardisation des tâches, rationalisation des espaces, apparition de la voiture, nouveau canon du corps sportif, pour en faire des programmes d’avant garde, utilisant les matériaux de l’industrie.

Les architectes sont à présent happés par une ce même système poussé à son paroxysme par cent ans d’un capitalisme toujours plus gourmand. Leur rôle se limite à jongler entre normes, produits industriels préfabriqués avec plus ou moins de technologie, sans pour autant pouvoir revendiquer d’efficience réelle dans la lutte pour la préservation d’un climat stable.

Combien d’agences en France en 2019 sont capables de suivre une démarche prenant réellement en compte les cycles de vie des matériaux, en garantissant l’absence de pollution, la réduction drastique des gaz à effet de serre, ou tout simplement la pérennité d’un bâtiment? La logique de «la croissance à tout prix» pousse les concepteurs à réaliser des bâtiments pour une vingtaine d’années, disons une génération, au delà duquel temps il faudra vraisemblablement reconstruire.

Ce système convient en premier lieu aux géants du BTP, qui peuvent construire et vendre toujours plus de produits, également aux hommes et femmes politiques qui garantissent, ainsi le croient-il, une relance perpétuelle et non délocalisable de l’emploi. Mais ce système convient-il aux objectifs de réduction de l’impact écologique? En termes de déchets physiques ou de gaz à effet de serre produits, le bilan est énorme.

L’abandon progressif de l’idée de «l’architecture vainquant les siècles», dans son éternité de pierre, est peut-être une chose positive, et qu’il dégonflera peut-être l’ego de certains. Paradoxalement, elle pourrait être synonyme de pérennité, à condition qu'elle puisse conserver un rapport physique au bâtiment, le réparer, intervenir, le changer d’usage façon DIY.

Comme l’avait fait l’avant-garde moderne, il nous faut maintenant réfléchir à ce qu’est d’ores et déjà le monde post croissance. Quel sont les changements de mœurs présents ou à venir, parce que nécessaires? Comment allons nous envisager la famille, l’emploi, l’agriculture, la ville? La réduction de notre impact environnemental comme une nouvelle source de projet.


SUITE :

Récupérer le progrès : 6. Le tissu des champs

(1) Conrad, Cristina, Dessus, Denis, «Les PPP? Une bombe à retardement!», tribune au moniteur du 04.03.2013, consulté sur lemoniteur.fr le 18/06/2019


(2) Loos, Adolf, «Ornement et crime»,Rivages Poche, Petite Bibliothèque


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