• Philippe BENOIT

"BORE OUT": quitter la ville en "PmP"

Mis à jour : oct. 10


La "PmP", en collaboration avec Baptiste Wullschleger, « Les Oiseaux Architectures » (@les_oiseaux_architectures)

Elle arrive. Chercher l’horizon dans la façade délavée de l’immeuble d’en face. Avoir la nostalgie des prés en méditant sur le ficus qui n‘en finit pas de crever. C’est l’envie brulante de quitter la ville. Fuir l’exiguïté. Remplacer la promiscuité des terrasses de cafés par un jardin. Enfin quand il reste des terrasses d’ouvertes. Et puis, commencer sa journée, se dire que ce sera pour demain. Demain, demain, demain. Toujours tout demain. Et maintenant ?

Elora et Victor l’avaient fait, eux. Après avoir frôlé le « bore-out », ils avaient suivi les cigognes de leur Alsace natale, direction le sud. Leur vie avait changé pour leur mieux. Du moins c’était mon impression quand je les ai croisés dans cette ferme du Haut-Vivarais.

« On a vite fait le tour des petits boulots. Et après ? Qu’est-ce que tu veux faire? Il te reste à peine assez pour une bière quand tu as payé ton loyer. Pas d’évolution, rien. On s’est dit y’en a marre on part ».

Eux que l’école avait toujours laissés de marbre, ils avaient redécouvert l’envie d’apprendre. Comment faire un enduit à la chaux ? Quelle est la période pour les semis ? Comment débourrer un poulain au lasso sans le rudoyer ? De ferme en ferme ils récoltaient du savoir, au service d’un projet simple : trouver un terrain, s’établir à la campagne. Vivre autrement. Mieux.

Selon l’IFOP 57% des urbains partagent leur aspiration. Peut-être même que nombre d’entre eux est sur le point de passer à l’acte, parmi les 20% de Parisiens qui ont fui la capitale confinée, par exemple. Avec la généralisation du télétravail, de nouveaux modes de vie sont possibles. Faire le « piston de trombone » par exemple, entre plusieurs lieux. Pour ceux-là, une question apparaît. Comment savoir si nous nous plairions ailleurs ? Si la solution est viable ?

Acheter une maison est un rêve inaccessible pour beaucoup, et quand les finances le permettent, le fantasme devient un pari risqué. Par ailleurs, l’offre locative à la « campagne » reste très faible, malgré un taux de vacance élevé.

Certains se tournent alors vers l’autoconstruction. Un moyen habile d’économiser un peu d’argent, mais qui n’est pas sans poser de problèmes potentiels. D’abord, tout le monde n’est pas bricoleur. Ensuite, la plupart de ces édifices sont construits ex nihilo sur dalle béton, une généralisation du phénomène augmenterait l’artificialisation des sols. Autant l’éviter.

À surface égale de leur ancien appartement (30m2), que pourrait-on proposer à Elora et Victor ? Pourrait-on dessiner une petite maison qui soit accessible aux très petits budgets, pour l’habiter ou la louer ?

Plan de la "PmP", en collaboration avec Baptiste Wullschleger, « Les Oiseaux Architectures » (@les_oiseaux_architectures)

Pour commencer choisissons un site, une région où l’eau ne manque pas trop pour l’agriculture. Pas l’Ardèche alors. Disons un village du Perche, sur un terrain déjà construit, en bordure d’un verger délaissé.

L’architecture locale peut nous apprendre beaucoup sur les rapports possibles à la géographie. Inspirons-nous-en. Les fermes d’ici possèdent trois travées : la première contient l’habitation, la seconde la grange, la troisième l’étable.

C’est trop grand pour nos contemporains. Mais gardons l’idée d’un espace divisé en trois. Une partie habitat, une partie transformation et stockage des produits du jardin, séparés par un espace central non isolé et pouvant être clos. Cet entre-deux articule la maison en accueillant toutes les activités intermédiaires, dont le travail extérieur les jours de pluie.

En quoi la construire maintenant ? Les maisons d’ici sont en pans de bois (similaire aux colombages). Par ailleurs, la Normandie, région céréalière, dénombre plusieurs producteurs de chaume. Il serait possible de réaliser une version contemporaine du pan de bois, intégralement recouvert de chaume. Une solution économique, et qui évite de mettre en œuvre une toiture métallique.

Étant donné sa petite taille, la construction peut-être fondée sur des peignes de pieux battus en robinier, c’est-à-dire sans un gramme de béton. L’habitation préserve le sol sans l’artificialiser. L’espace en dessous contiendrait une citerne de collecte des eaux de pluies.

Sur le long terme, la maison demande peu d’entretien. Le chaume a une durée de vie de cinquante ans, et la charpente peut être réalisée en bois brulé, une technique évitant la mise en peinture ou le lasurage.

Cette maison c’est une « Tiny house ». L’anglais n’est pas très heureux, et puis les vieux du coin ne le comprenne pas. Appelons la « Petite Maison Productive » (PmP).

Elle s’inspire du travail des américains de Rural Studio, en Alabama. Avec ses 35m2 au total, 20m2 habitables, 15m2 d’extérieurs abrités des intempéries, elle donne autant d’espace pour habiter que pour produire : deux cocons de protection au froid qui éclosent en été et permettent de vivre dehors. Elle resserre l’espace de l’habitat autour de l’essentiel, pour économiser espaces et matières.

Locale, écologique, économique, auto-constructible, ce type d’architecture légère pourrait être une solution pour de nombreux urbains en quête d’un autre mode de vie, pour ceux qui chercheraient du sens en renouant des liens avec une géographie, et les êtres qui la peuplent.


Ce travail a été réalisé à quatre mains avec l’ami Baptiste Wullschleger de « Les Oiseaux Architectures » (@les_oiseaux_architectures)

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