• Philippe BENOIT

Journal d'un confiné : l'ère du "ET MAINTENANT?"


13e jour, photographie, Paris, Philippe BENOIT

24h chrono

Le dimanche 15 mars à 17h j’étais assis sur le quai des Célestins avec Noémie. On avait acheté de la bière, il faisait bon, nos pieds flottaient au dessus de l’eau tranquille. Une bouffée d’air printanier dans cette journée étrange qui avait commencé à 00H01, par foutre tous les parisiens à la porte des bars, sans autre forme de procès. On était face à l’ancienne maison de Beaudelaire. Je lui racontais comment il y avait écrit les Fleurs du Mal dans un comble brumeux. Elle s’en foutait pas mal, on riait, on était bien.


Les conversations avec Noémie sont toujours assez intenses, quand elle se tait, cela dit quelque chose. Pas un son justement, pendant au moins deux minutes. Autour de nous je sens que d’autres commencent à fixer attentivement leurs écrans. La toile bruisse :

la France va-être mise en quarantaine.

Elle dit «Mais l’enfer quoi ! Comment je vais tenir moi ? Déjà que quand les bars ont fermé tout le monde m’a demandé où j’allais habiter, mais là ! Je vais quand même pas passer trois semaines enfermée dans mon 20m2 sans lumière ?» (…) « il faut que je rentre au Mans ». Elle n’avait pas l’air de trop-y-croire, pourtant ses yeux cherchaient une organisation possible dans l’espace, qui allait bientôt se fermer au public.


Le lendemain à la même heure, alors que le président finalisait son discours sur le démarrage de la quarantaine, les deux tiers des gens, que je connais, avaient fui vers les campagnes, à Paris comme dans les autres grandes métropoles. Ce n’était pas par peur de la pénurie, ou de l’effondrement, ou par raison (la rationalité aurait voulu qu’ils restent chez eux). Beaucoup plus simplement, le travail était en quarantaine. Les terrasses, fermées. Les musées, fermés. Les salles de concert, fermées. Les rues et les places, bientôt uniquement circulables une heure par jour sur présentation d’un justificatif en cours de validité. Restaient les appartements minuscules, sans lumière, sans air et sans jardin, qui ne sont pas des « foyers » à proprement parler, c’est à dire des lieux de vie se suffisant à eux-mêmes. Privés de ce qui faisait l’équilibre dans leur mode de vie, les métropolitains qui le pouvait ont quitté le navire. La possibilité d’une quarantaine avait rendu leur mode de vie nul et non avenu.


Jusque là, tous mes articles possédaient un angle mort : relocaliser l’économie vers les campagnes pour lutter contre le réchauffement climatique : voilà une idée intéressante, mais comment mettre en action les énormes rouages du système pour aller à court terme contre lui. Et puisque nous vivons dans un monde où le consommateur modifie (prétendument) l’économie, comment lui donner l’envie, le besoin d’adhérer à cette théorie ? En d’autres mots, comment rendre le mode de vie rural désirable pour des franges entières de la population urbaine ? Je croyais que cette démarche allait prendre des années, voire des décennies, que la chaleur et les crises feraient peu à peu fondre les réserves sceptiques.


Il n’a pourtant fallu que quelques secondes à des milliers de personnes pour changer d’avis, ce qui met en lumière deux faits notables. Le premier, c’est que la fatalité culturelle n’existe pas, soit, que les cultures ne sont pas que le fruit de processus longs, mais qu’elles peuvent changer très rapidement, sans autre besoin éducatif que l’expérience, si le monde autour d’elles se transforme.

Le second c’est que le mode de vie urbain tel qu’il existe aujourd’hui est incompatible avec les crises environnementales et sanitaires qui s’ouvrent devant nous.


Le quai des Célestins, photographie, Paris, Philippe BENOIT

Ce qui ne reviendra plus

Pour Noémie, moi et les autres, habiter dans une grande ville signifie affronter un certain nombre de difficultés (loyers chers, pollution, difficulté pour se loger, temps de transports, densité de population très forte, petits appartements, chaleur, peu ou prou d’espaces plantés, etc.) qui sont compensés par des avantages (accessibilité au travail, meilleurs salaires, accessibilité aux transports, accessibilité à la culture, accessibilité à un « art de vivre » multiculturel et international).

Les espaces publics sont en quelque sorte l’extension de nos logements, et cela entretient tout un pan de l’économie. Les attentats de 2015 avaient d’ailleurs « finement » ciblés ce point. Nous vivons dans de petites surfaces hors de prix, mais, nous n’y passons que quelques heures par nuit, et le reste du temps, nous partageons les quais, les rues et les places en terrasses.

Ce rapport aux autres, aux espaces partagés et individuels forme en quelque sorte un « contrat social » entre la ville et ses habitants.


Pour devenir aussi grosses et attractives les métropoles ont étiré les régions, qui les alimentent en nourriture, travail, biens et services au monde entier. Aucun bien ou aucune nourriture par exemple n’est produit à Paris (ou presque). La ville importe ces denrées, et produit en échange des services, sources d’emplois locaux.

Les métropoles sont donc perpétuellement dépendantes de ces échanges pour continuer à fournir ces biens/nourritures et services à leurs populations. Ces flux sont d’une part responsables d’une partie importante du réchauffement climatique par la pollution liée aux transports, et à la consommation de masse (entre autres). D’autre part, ils peuvent devenir des canaux de diffusion des maladies, que l’on arrive à endiguer la plupart du temps, mais pas aujourd’hui.

Par métropole, j’entends bien sûr des villes de taille et de rayonnement national, voire continental.


Arrive une crise sanitaire ou environnementale, l’équilibre change, et il ne reste que les inconvénients. Le contrat social est rompu. Pour tous ceux qui ont eu la chance du choix, il est préférable de continuer à payer un loyer et revenir dans le foyer familial, malgré des situations de cohabitation parfois difficiles, plutôt que de rester en ville. Le mode de vie urbain n’est désirable que dans sa disposition actuelle. Cette réalité est difficilement réformable, compte tenu de la complexité (économique, politique, géopolitique) des échanges internationaux, de la taille des villes qui sont devenues trop énormes pour s’appuyer sur des territoires de production de proximité (les programmes artisanaux et industriels seraient trop gourmands en espaces, et ne feraient qu’étaler les cités toujours plus, si l’on essayait de les réimplanter à côté des quartiers déjà urbanisés), et par la « variété » des intérêts des acteurs et des décideurs en place (économiques politiques).


Que peut-on en déduire?

Premièrement, qu’en l’état, les métropoles doivent conserver leurs liens internationaux pour garantir le contrat social qu’elles ont avec leur habitants, sans possibilité compte tenu de leurs superficies, de relocaliser les bassins de production à proximité.

Deuxièmement, que ce contrat social est le garant d’un mode de vie. Sans lui, la plupart des urbains fuient vers les campagnes.

Troisièmement, le mode de vie urbain dépend d’échanges mondialisés et vient par conséquent au prix du réchauffement climatique.


Photographie de Paris vide et confinée, Paris, Philippe BENOIT

Ce qui doit venir

Je me suis dit tout cela en n’écoutant pas Noémie bourrer sa valise mentale de sa vie urbaine. En rentrant chez moi au soir de ce dimanche 15 mars, j’en ai conclu aussi que cette date resterait dans l’histoire des villes comme un commencement et une fin. Si la pandémie du COVID19 n’est que la première de nombreuses autres, il nous fallait absolument trouver des solutions. Et puisque ce sont des villes dont il s’agit, des solutions dans l’espace.


Depuis 12 jours, nous expérimentons en temps réel ce que pourrait être une décroissance (c’est à dire l’arrêt du processus d’industrialisation et de mondialisation), à la différence près qu’il ne s’agit pas d’un projet de société, mais d’une crise subie, sans préparation. C’est en quelque sorte un témoignage de comment peuvent réagir des sociétés inadaptées à des crises mondiales, soit qu’elles n’ont pas jusqu’ici rendue leurs systèmes économiques plus indépendants, en diminuant la dépendance aux échanges internationaux, par le développement sur leurs territoires, des réseaux d’emplois et de solidarité, en cherchant à atteindre l’indépendance alimentaire. Voilà un très mince avant goût de ce à quoi pourrait ressembler un monde assailli de crises, et qui n’a pas jugé bon au préalable de faire muter ses pratiques vers plus de résilience. Et je ne parle pas du présent immédiat, mais du futur proche, déjà promis à de très lourdes conséquences économiques.


Les crises alimentant les crises, imaginons maintenant que de nouvelles secousses locales se superposent aux crises sanitaires et économiques : une crue, une (des) canicule(s) alors que tout le monde est enfermé, une sécheresse, une vague de chômage de masse, la disparition d’un secteur économique trop faible pour survivre à la pandémie. Ces bouleversements, qui un par un, peuvent être gérés par les différents gouvernements, ne trouveraient probablement pas de solution en temps de crise mondiale. Puisque toutes les sociétés sont dépendantes entre elles des biens et marchandises qu’elles produisent, chaque ébranlement localisé produirait un effet domino dans tous les pays qui dépendent de lui.


Voilà en somme toute la dangerosité du lien entre globalisation et dérèglement climatique : les crises sont imprédictibles, s’alimentent entre elles, et s’accentuent à mesure que la température monte. Il sera à chaque fois plus difficile pour les gouvernements d’y répondre. Comme pour le COVID19, cette « épidémie » territoriale n’a pas de remède unique. Certains croient qu’il faudrait utiliser une solution technique (plus de masques dans un cas, une économie verte dans l’autre), d’autres pensent avoir trouver un remède miracle.


Je crois au contraire qu’il nous faut davantage une solution structurelle, une boite à outils conceptuels, capables de s’adapter à toutes les situations, de produire la richesse et la diversité nécessaire pour s’adapter aux différentes situations régionales, mais qui auraient en commun une ossature intellectuelle bâtie autour des idées de résilience, de rééquilibrage des territoires, et bien sûr de la diminution de notre empreinte carbone par un mode de vie plus frugal.

Il ne s’agit pas par ailleurs, d’opposer bêtement les aires urbaines et leurs périphéries rurales, mais de rappeler que la croissance de ces grandes cités se fait au détriment du tissu des villes petites et moyennes qui les entourent, et qui ont permis pendant des siècles de mailler uniformément le territoire. Donner moins de poids aux métropoles pour réutiliser ce maillage est une condition sine qua non d’une planification écologique du territoire, puisqu’elle organise l’espace pour une production agricole biologique massive sans recréer de nouvelles infrastructures.

Très concrètement, nous avons maintenant la preuve que l’économie mondialisée peut-être drastiquement diminuée, et qu’il ne serait pas si difficile de penser différemment l’organisation des territoires, en faisant dépendre davantage les villes de leurs aires de production territoriale, en dé-densifiant les unes pour densifier les autres, en créant des emplois permettant à chaque territoire d’assurer sa subsistance malgré les aléas de l’économie mondiale.


Conclusion

Il n’a fallu qu’un moment, une poignée de minutes, pour des populations entières de changer leur fusil d’épaule et de rentrer au foyer ancestral. Ce n’est pas tant, comme l’a brillamment dit Philippe Rahm, une fracture, que le retour du temps long, celui dans lequel nous avons toujours vécu. Ce temps dans lequel l’humain reste fragile, et les mondes qu’il construit, friables comme des châteaux de sable face aux vagues des crises.

Notre mode de vie urbain est donc réversible, c’est une chance, mais il faut garder en tête qu’il est à la fois le « juge, le juré et le bourreau » de lui même.

Il est absolument crucial de comprendre que le monde a d’ores et déjà changé, et qu’il appelle à une révision complète de notre manière d’être, pour notre propre bien.

Le président, dont la gestion de ce moment sera jugée tôt ou tard, nous avait fait vivre ces trois dernières années avec son aussi célèbre qu’imbécile « et en même temps ». Depuis douze jours, un cycle nouveau s’est ouvert sous la forme d’une question à laquelle nous sommes tous suspendus, voici l’ère du « et maintenant ?».


À l’heure où le pays est confiné et nous faisons tous l’expérience (nécessaire et volontaire) de la privation d’une bonne partie de nos libertés, cet article est dédié à celles et ceux qui sont « enfermés au carré » par la situation dans les prisons d’ici ou d’ailleurs.


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