• Philippe BENOIT

Le rapport «Roux-Dantec», quand les hyménoptères rejoignent les anarchistes : 1. Résumé

Mis à jour : 30 déc. 2019


BENOIT, Philippe, "pompile", dessin au feutre, 2019, Ardèche

La canicule brûle le chantier d’Emmeric. 8 centimètres, corps bombé à l’avant et à l’arrière, pattes élancées, dans les gravas, un monstre apparait. C'est une pieuvre miniature, un mollusque rigide qui saute de caillou en caillou. Un spasme me fait reculer. J'aperçois une frontière dans la forme. Un corps triomphant, un autre vaincu.


Le dominant est noir d'obsidienne, taché de rouge. C'est une pompile. Une guêpe chasseuse d'arachnides et infaillible dans l'exercice. Étrange systématique du triomphe, compte tenu de la différence de taille et de venimosité des deux espèces.


L’araignée figée sur une pierre, tissait jusqu'ici des réseaux d’une complexité inouïe. Une connexion après l'autre, elle prenait possession d’un espace stratégique des centaines de fois plus vaste que son corps. Une barrière douanière où elle se filait un règne sur les invertébrés de son monde. Quand la pluie déchirait son travail, elle adaptait le système et reprenait son hégémonie.


La pompile elle, ne prédate qu’une seule espèce. Elle la repère, puis elle danse autour d'elle un moment. Elle la paralyse, elle l’emporte à l’abri, et elle pond dans son thorax perclus, mais vivant encore. La reine devient l’opportunité pour une nouvelle vie d’éclore.

Nature brutale.


Je vois sa tragédie sous le dard de la guêpe rouge et noire. La température étouffante l'avait-elle fait sortir de sa cachette au mauvais moment?


Je me souviens vaguement que l'araignée est restée depuis Louis XI un des symboles de l'Etat. Il fait chaud. Toute la France crêve de chaud. Sauf l'araignée, qui va bientôt crever rongée de l'intérieur.


L'Etat, qui semble également sentir venir le danger dans le rapport que je viens de lire. Le rapport sénatorial «Roux-Dantec». Il sort de son trou sur la question climatique. Serait-ce la canicule? L'occasion peut-être d'inoculer une larve, de s'en nourrir pour arriver à faire naitre autre chose de son corps pétrifié.


Titre complet «Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective sur l’adaptation de la France aux dérèglements climatiques à l’horizon 2050, par MM. Ronan Dantec et Jean-Yves Roux, Sénateurs». Frein à main sur le contexte poétique. C’est évidement trop long, Roux-Dantec c’est plus simple et ça sonne mieux.


Personne de la société civile ne consultera ces 190 et quelques pages, en voici donc un résumé pour ceux n’ont pas le temps. Si vous voulez me faire mentir, il est téléchargeable sur : www.senat.fr/notice-rapport/2018/r18-511-notice.html.


Ce rapport généraliste dépeint l’ampleur des dérèglements à venir, des crises qu’ils engendrent, avant de proposer des pistes de réponses. On ne peut à première vue que se réjouir de cette initiative. On a envie de croire à un pouls.

Le document met l’accent dès les premières pages sur la quasi absence des conséquences du dérèglement climatique dans le débat public, qu’elles soient subies (dérèglement en lui même), ou voulues (adaptations sociétales). Il est le fruit de plusieurs mois d’enquête sénatoriale, procédant par auditions de spécialistes de la question. (1)


Les auteurs proposent de considérer les notions d’atténuation et d’adaptation, généralement opposées, comme les deux faces d’une même pièce.


En d’autres mots, certains considéraient jusqu’ici que l’effort devait se concentrer par tous les moyens sur l’atténuation du réchauffement climatique. Cependant les analyses montrent que nous sommes d’ores et déjà dans une phase de réchauffement, et les prévisions à horizon 2050 s'accordent sur une augmentation de la température probable comprise entre 0,6 et 1,3°C.


Par voie de fait, il est urgent de préparer le pays à supporter ces changements, tout en continuant (dirais-je en commençant?) de limiter cette hausse (2). Chaque demi degré supplémentaire entrainant un cercle vicieux de conséquences de plus en plus néfastes, à mesure que s'élève le mercure. Le rapport propose donc de considérer ces deux idées comme un tandem pour trouver des solutions adéquates.


La date retenue de 2050 correspond au point de divergence des scénarios RCP (différentes projections de l’évolution du climat). Les trente prochaines années semblent donc déjà écrites en matière d’élévation de la température, au delà de ce point, les prévisions divergent en fonction de l’atténuation que nous aurons réalisée ou pas d’ici là.


La première partie détaille la liste des «festivités» possibles d’ici trente et un an : répétition des pics de chaleur caniculaire, changements importants des précipitations, montée du niveau des océans (qui se sont d’ores et déjà élevés de 8cm en 25 ans) et donc, recul du trait de côte, aridification du sud de la France, baisse de l’enneigement dans les massifs montagneux, surmortalité, propagation de maladies vectorielles (liées aux moustiques), hausse des pluies extrêmes, des tempêtes, des cyclones, généralisation et allongement des sécheresses (qu’elles soient météorologiques, agricoles ou hydrologiques) en toutes saisons, augmentation du coût des sinistres climatiques de 3,7Md€ par an en moyenne, baisse du niveau et du débit des fleuves, conflits d’usages liés au stress hydrique (la baisse des précipitations entrainera un arbitrage de l’utilisation de l’eau, par exemple entre un usage agricole et le refroidissement d’une centrale nucléaire), stagnation des rendements agricoles, baisse de la qualité nutritive de certains aliments... pour n’en citer que quelques unes.


Météo-France, Projet ClimSec, "Impact du changement climatique en France sur la sécheresse et l’eau du sol", graphique extrait du rapport "Roux-Dantec"

Ces changements ne sont bien évidement pas à considérer uniquement pour eux-mêmes, mais dans les liens qu’ils tissent avec tous les secteurs : de l’économie, des conditions de vies locales, des moeurs, de la biodiversité, etc. L’impact transversal du dérèglement constitue des noeuds de complexité à chaque fois que l'une de ces «sphères» en croise une autre.

Il est, par ailleurs, nécessaire d'intégrer ces altérations climatiques dès aujourd’hui dans tous les projets mis en oeuvre par les politiques publiques. Bon nombre d’entre eux seront en fonction tout au long du siècle, et par voie de fait confrontés aux évolutions du régime météorologique.


Le rapport prend l’exemple de la durée de vie des infrastructures de transport (40 ans), des grands barrages (80 ans), de la succession des forêts (95 ans), de la durée de vie des ponts (100 ans), etc.. Sans cette considération, les projets seront à refaire avant leur terme, produisant d’autant plus de Gaz à Effet de Serre (GES).

Les deuxième et troisième parties proposent des interventions possibles pour engager la France dans la voie de l’adaptation, avant d’en détailler la marche à suivre, d’abord sur le plan politique, puis dans leur réalisation en «chantiers» concrets.


Parmi les pistes envisagées, l’incertitude (liée d’une part à la véracité des prévisions et d’autre part, au coté nécessairement expérimental des solutions), complique les arbitrages possibles dès aujourd’hui.


Aussi les auteurs développent-ils la notion de «solution sans regret» lorsqu’une expérimentation permet de travailler simultanément les questions d’atténuation et d’adaptation (par exemple le développement de l’agroforesterie et de l’agroécologie).


La méthodologie proposée s’applique verticalement des institutions nationales vers les collectivités dans un schéma classique du «top to bottom».

Si indéniablement, certaines politiques à grande échelle sont plus évidentes à considérer au niveau national, je m’interroge sur la pertinence d’une telle démarche lorsque les responsables politiques nationaux semblent aussi peu enclins à prendre «à bras le corps»

la question climatique.


Le rapport donne cependant une place importante aux régions et aux collectivités, sans pour autant faire une place aux territoires et aux gens qui les peuplent.


Des changements aussi radicaux n’appelleraient-ils pas un fonctionnement différent? La réorganisation (nécessaire) de toute la société allant de pair avec une réforme profonde des institutions. En d’autres termes, il semble étrange de se pencher sur les crises à venir sans également ré-évaluer notre rapport à la gouvernance, à la démocratie de manière large. Les derniers mois de l’actualité sociale semblent en tous cas l’indiquer.


Suite :

https://www.habiterlespaysages.com/blog/le-rapport-roux-dantec-quand-les-hym%C3%A9nopt%C3%A8res-rejoignent-les-anarchistes-2-approche-syst%C3%A9mique


(1) La liste complète des personnes et organismes interviewés est disponible à la page 183 du rapport. On pourrait intérroger cette liste, ce n'est pas l'objet de cet article.


(2) Par exemple, il est intéressant de consulter le graphique de l'évolution des émissions de CO2 en France depuis 1960. Les mouvements des courbes sont liés de manière générale à l'économie (choc pétrolier etc.) plus qu'à des actions politiques, d'où le "en commençant". cf. Jancovici, Jean-Marc, "Evolution par activité des émissions de CO2 seul (en France) depuis 1960, en millions de tonnes équivalent CO2", source du graphique : CITEPA, sur https://jancovici.com/changement-climatique/les-ges-et-nous/comment-evoluent-actuellement-les-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre/


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