• Philippe BENOIT

Micro-nouvelle : Carte postale du Médoc

Mis à jour : 24 nov. 2019


Benoit, Philippe, "Fred", dessin au feutre, 2019, Médoc

Aujourd'hui un format un peu différent des autres pour raconter une bribe, une rencontre. Pendant l'été, j'ai effectué un peu partout en France, des séjours en "woofing", soit le fait de loger quelques jours chez des agriculteurs pour y découvrir leur vie, leur travail, leur région, en échange de quelques heures de travail. Ce format m'a permis de trouver le temps de produire de nombreux articles précédemment publiés. Le personnage que je présente existe. J'ai croisé sa route dans le médoc pendant 15 jours. Comme moi il était un woofer de passage dans la ferme de Dania. Seul son nom a été changé.

Fred enfonce son bras dans la haie. Ses yeux se plissent derrière ses lunettes, et l'angle qu'ils font est imité par sa bouche, crispée autour d'un mégot de cigarette roulée. Après une bonne minute à trifouiller dans la pénombre il lâche :

"Putain! Mais ça joue pas là! y'en a partout de ces saloperies"

Il dégage son bras tigré de griffures, tire doucement et sort une pleine poignée de ronces. Il se tourne vers moi un reflet dans les lunettes. Il regarde vers les laurelles qui filent jusqu'au bout de la route.

"Bon. Dania a dit qu'on devait faire le ménage sur ce côté. Mais bon. Il va jusqu'ou ce côté?Parce que là j'ai l'impression qu'il y a un trou au milieu. Du coup, c'est chez le voisin après nan?"

La sueur ruisselle sur son visage tout bouffi d'alcool. Il a été beau un jour. Maintenant, c'est un gros bébé blond de 90 kilos qui tête les bouteilles.

Si jamais il est besoin de le préciser, Fred est un alcoolique. Et je parle en connaissance de cause. Je veux dire, comment juger quand on est capable de s'envoyer 7 ou 8 pintes en terrasse. Toutes les semaines. Plusieurs fois. Mais Fred n'est pas de ce bois là.

Fred n'a pas l'alcool socialement acceptable des terrasses parisiennes. Ce n'est pas non plus un buveur routinier et solitaire qui calme ses journées au fond d'un verre ou deux.

Fred c'en est un comme dans les livres de Bukowski. Un prolo qui rote et qui fait des déliriums trémens. Un pas assez classe pour une chanson de Brel. Un qui a des hémorroïdes plein le cul, la goutte, et le liseret des dents noirci.

Fred est sorti de désintox le mois dernier, dans un short rose qu'un de ces potes lui avait amené pour remplacé son pantalon maculé. Il a dû tenir trois bonnes heures avant d'éclater sa première bouteille de whisky. Il en est fier. Il dit :

"Tu sais, j'en ai vraiment rien à foutre de l'alcool, ça me change pas. Il y avait une meuf à Lausanne qui disait comme toi "oui Fred quand tu bois… c'est bien que tu te sois soigné, là je te retrouve". Et bah devine? J'en étais déjà à mon cinquième whisky quand elle m'a dit ça, quelle conne". Il explose de rire.

Il alterne généralement. Rire, parler, boire. Parler surtout. Il use ses grosses lèvres poupines avec sa voix aiguë de 10h le matin, à 1h la nuit. Tous les jours. Et ça devient pire à mesure que les heures passent, et que les canettes vides s'empilent.

Je sors la tête du buisson.

"Nan Fred je crois pas. Tu l'as dit, le trou est au milieu. Le milieu c'est pas la fin non? On fini le boulot."

Il marmonne. Regarde sa montre.

"Bon il est quoi…12h15? On a commencé à 8h30. Allez, encore 5 minutes et on bouge."

Je replonge dans les feuilles. Il rallume son mégot. Dans la cour, les coqs chantent à tour de rôle.

"Hein?"

"Fais ce que tu veux Fred"

Il marque un temps et s'écarte un pour continuer la coupe des ronces. Je sens qu'il leur parle. Il doit trouver qu'elles font un meilleur interlocuteur que moi, et il a raison. Il n'est que 12h15 et j'ai déjà envie de lui arracher la langue à coups de sécateur. Mais sa voix monte de plus en plus. Je distingue des bribes. Il trépigne.

Benoit, Philippe, "Fred et moi devant la propriété de Dania", dessin au feutre, 2019, Médoc

Moi je cherche à distinguer dans le bosquet la racine du mal. C'est compliqué de se débarrasser des ronces. Il faut les couper toute nettes au ras du sol, sinon elles rejaillissent.

En arrivant le premier soir dans ce woofing du Médoc, je trouvais qu'il avait l'air d'un type gentil, un peu mal à l'aise. Il l'est d'ailleurs.

Il m'avait proposé d'aller à la plage le lendemain, pour faire connaissance. La portière claque. Il branche sa glacière sur l'allume cigare. Relâchement de gaz carbonique.  Je me tourne vers lui : il a une 8.6 dans les mains.

Malaise.

"Mec tu fais quoi!"

"Ah je t'ai pas dit? Je suis alcoolique"

Démarrage.

Crever en short de bain, écrasé entre un pin des landes et la glacière serait vraiment une fin digne des "Darwin awards". Et puis mourir en bagnole, à cause d'un conducteur bourré, c'est tellement XXe siècle, mon goût précieux du vintage ne va pas jusque là, encore moins sobre.

Il me prêtte une serviette pour m'allonger dans le sable. Je lui prête mon journal. Il me donne une bière.  Il avale l'article sur la "précarité numérique".

"eh ben c'est vachement vrai tu sais"

"Qu'est ce qui est vrai?"

"Maintenant toutes les démarches pour la CAF et tout le bordel, ça passe par ton téléphone. Si t'as un téléphone de merde t'es complètement niqué".

J'approuve. "Qu'est ce que t'es venu faire ici Fred?"

Fred est venu ici pour changer de vie, "manger bio. Tu sais j'ai plein de problème de santé. J'aimerai bien vivre encore 10 ans, après je m'en fous."

Ça me rend triste. Ça me rend triste parce qu'au fond il s'en fout vraiment. Et parce qu'à ne pas s'y tromper, Fred est chic type.

Lassé de servir de copilote à cette Françoise Sagan au masculin, je me suis résolu à prendre le vélo. Ironie de la vie, c'est avec ce foutu moyen de transport que je me suis retrouvé coincé au milieu de la forêt quand ma roue à éclaté, et tout chauffard qu'il est, Fred est bien sympa d'être venu me chercher cette fois là, au volant de sa vieille bagnole.

Fred est une rockstar. Le parfait accomplissement de tous les clichés sur la liberté, le dernier homme libre du monde occidental. Il va où son désir le veut, dans sa voiture pourrie. Fait ce qu'il veut. Dit ce qu'il veut. Et quand personne n'est là pour l'écouter, il parle tout seul.

Il vit comme une pierre qui roule le long d'une dune. J'espère qu'il continue.

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