• Philippe BENOIT

VITALITÉS INCLUSIVES #1: la perspective de B. Morizot

Mis à jour : oct. 4


WULLSCHLEGER, Baptiste, "Chevreuil", 2019, @inspicio_specto.w

Notre regard sur le vivant change. Si notre ambition est d’améliorer nos rapports à lui pour nous préserver, comment revitaliser nos manières de concevoir l’espace ?

Et si comme l’affirme le philosophe et pisteur Baptiste Morizot, la réponse commençait par changer notre regard ? Changer de perspective pour enfin habiter les paysages avec le non humain. Eléments de réponse.

Hier encore, le « sauvage » n’était qu’une entité vague opposée au monde humain (voir ici). Ses habitants nous semblaient des êtres chaotiques, aux réactions mécaniques, « bestiales ». Deux mondes clos sans communication possible. Et quand leurs activités rentraient en conflit, en l’absence de dialogue, nous répondions par des actes. La destruction systématique du problème. Cependant, saviez-vous que le non humain (les êtres vivants autres que) sont doués de parole ?

Du moins, sont-ils capables de formes de communication qui leur permettent de s’organiser au sein d’un espace, de se transférer des informations. Cette capacité sert plusieurs buts : exprimer des indications sur leurs statuts, leurs humeurs, leurs envies. Surtout, et cette question est essentielle pour les créateurs d’espace que nous sommes, à partager le paysage qu’ils habitent, à éviter des conflits. Les « sauvages » n’ont contrairement à l’imaginaire collectif, aucun appétit pour le conflit ou la cruauté. Bien au contraire, chaque altercation les mets en danger et leur fait perdre une énergie difficile à emmagasiner.

Aussi choquant que cela puisse paraître, le non humain est très organisé, imaginatif même. Les chats domestiques apposent des marques de leur utilisation temporaires d’un lieu, et se partagent à plusieurs cet espace, à différents horaires (1). Les oiseaux se chantent les uns aux autres qui utilise quoi à quel moment (1). Le renard indique à la martre qu’elle se trouve sur son territoire de chasse en recouvrant ses déjections. Un sous-bois submergé de signes pousse le jeune chevreuil à migrer. Les loups laissent dans les forêts des « cartes d’identité » odorantes à usage des meutes rivales (2). Les arbres se préviennent les uns les autres de l’arrivée d’un danger imminent (3). Etc. De nombreux auteurs ont étudié le sujet ces dernières années, et vous trouverez de nombreux autres exemples dans la bibliographie en bas de page.

C’est tout un océan d’interactions astucieuses qui s’étend autour de nous, inaccessible à nos sens. Nous n’en percevons malheureusement que les parties les plus spectaculaires. Ce savoir, sans doute plus évident pour nos ancêtres néolithiques s’est de plus en plus atténué à mesure que nous nous sommes éloigné de notre milieu. Ceux qui sont restés les plus proches du non humain, les paysans par exemple, gardent encore pour partie une bonne compréhension de cette langue sans mots.

Un éleveur sait qu’un taureau n’est pas un animal brutal. Lorsqu’il rentre dans un pré, il prend garde à ne pas être perçu comme un intrus : il garde la tête haute, ne fixe pas l’animal dans les yeux, ne marche pas droit sur lui, et surtout, il reste attentif à ses avertissements. Il fait un pas de côté, il accepte la bête comme interlocuteur, il lui laisse la possibilité de dire sa limite au partage de l’espace, et de fait il créé une relation harmonieuse*.

Comprendre que le non humain possède un langage propre par lequel il témoigne de sa manière d’habiter ouvre la porte du projet. Le sujet n’est plus uniquement comment laisser plus d’espace au vivant dans une philosophie de « réserves ». Il devient comment travailler dans l’espace des articulations harmonieuses entre les deux univers à travers le dialogue. C’est la thèse du philosophe Baptiste Morizot, qui développe l’idée de « perspectivisme » (4), une notion empruntée à Philippe Descola et Eduardo Viveiros de Castro.

Ce concept induit une toute autre manière de faire projet. En intégrant la compréhension des pratiques de l’espace par le non humain nous pouvons lui signifier quels endroits il peut utiliser, et les limites où il n’est pas désiré, sans avoir à le détruire. En plus d’ouvrir un nombre de portes conceptuelles considérables, il est essentiel à l’heure où il nous est nécessaire de faire cohabiter les pratiques humaines (l’agriculture par exemple), avec la préservation, l’amplification des espèces vivantes. Pour des gains mutuels, doit-on encore le rappeler.

Les pistes sont multiples : incitation au développement de certaines espèces pour faire barrage à d’autres (5), mise en place de « barrières sensibles» (de signes compréhensibles pour une espèce), etc.

Chaque interaction qui était jusque-là jugée problématique, devient une opportunité de projet. En France, comment ne pas repenser nos interactions avec les sangliers, les renards ou encore les chevreuils, pour ne citer qu’eux ? Plutôt que de les nourrir d’une main et de les abattre de l’autre, ne pourrait-il pas y avoir mil projets différents, des plus humbles « barrières sensibles » à l’intégration de politiques ambitieuses du territoire ?

Nous gagnerions tous à définitivement changer notre fusil d’épaule, à ne plus voir la seule productivité là où il s’agit de qualité de vie. Ce serait par ailleurs une piste pour faire émerger ou donner du poids à d’autres projets territoriaux, le Z.A.N (6) et les biorégions en première ligne.

*Note : dans le cas de l’élevage cette harmonie n’a qu’un temps, j’en suis bien conscient. Le sujet n’est pas l’exploitation animale.


ARTICLES EN LIEN:

Mais de quoi "ensauvagement" est-il le nom?


L'ensauvagement


(1) DESPRET, Vinciane, « Habiter en oiseaux », Actes Sud, 2019

(2) MORIZOT, Baptiste, « Entretiens sur le Sauvage », vidéo, Fondation François Sommer, 2020, lien : https://www.youtube.com/watch?v=oaTJMnH4GMg

(3) WOHLLEBEN, Peter, « La vie secrète des arbres », Les arènes éditions, Paris, 2017

(4) MORIZOT, Baptiste, « Les diplomates », Éditions Wildproject, Marseille, 2016

(5) Nicolas GILSOUL dans "Bêtes de villes, Petit traité d'histoires naturelles au coeur des cités du monde"(Fayard, 2019), rappel l'usage existant de ce type d'initiatives, comme par exemple la réintroduction de faucons pour lutter contre les pigeons en ville. Cette idée n'est-elle pas amenée à se développer?


(6) Institut Paris Région, « ZAN#1 - « Zéro artificialisation nette » : définitions, enjeux et responsabilités pour l’Île-de-France », vidéo, 2020, lien : https://www.youtube.com/watch?v=91b4lKqfip8&t=255s

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