• Philippe BENOIT

Mais de quoi "ensauvagement" est-il le nom?


Darmanin, Wauquiez, Ferrand, ça ne vous à pas échappé, cet été pas de doute on a parlé « ensauvagement » sur tout les comptoirs de bistrots de BFM à C8. Enfin, pas exactement de la manière dont je l’aurai souhaité.

Selon l’actualité il peut avoir plusieurs sens. Placez le sous la plume d’un journaliste et il trace la limite entre la civilisation et la « foule fauve » jaune fluo. Placez le sous une autre et il s’apaise, pour décrire une renaturation écologique.

«L’ensauvagement des mots précède toujours l’ensauvagement des actes.» disait Mona Ozouf dans « Zadig ». Alors, de quoi exactement « ensauvagement est-il le nom ?


Bright eyes, Mariana Trench, 2020

« Ensauvager », rendre sauvage, nous interroge sur les ramifications de notre rapport au « sauvage ». Faisons un tout petit détour pour aller voir à la racine. « Sauvage » se réfère toujours à un espace, qu’il soit physique ou mental, depuis le latin silvaticus, qui caractérise « ce qui est forestier ». Son sens courant aujourd’hui est néanmoins plus proche d’un autre terme antique : incultum (1), l’inculte, une réserve d’espace en attente d’être défrichée puis cultivée.

L’inculte est un refuge pour toute chose qui n’appartient pas à la zone d’influence de l’humain. Il est jusqu’à la fin du haut moyen-âge un commun dans lequel humain (serfs, marginaux) et non humain (végétal, animal) cohabitent. Cette vision du sauvage s’oppose à la forestis (1), la réserve de chasse d’un seigneur et soumise au droit fiscal.

La souche du sauvage, l’inculte, désigne donc l’espace résiduel à la lisière de la civilisation, « l’antimonde (2) ». Il est inconnu, il n’a pas de valeur, et n’en prend qu’en étant cultivé, enclos et cartographié (« enclosure act » en Angleterre, plan censitaire en France). Un espace ou une chose qui s’ensauvage renvoi tacitement à la perte d’une valeur économique, et prend par conséquent une connotation négative. C’est cet embranchement étymologique qui fait les gros titres aujourd’hui.

Pas de valeur marchande, pas de valeur morale. Il est loin le « bon sauvage » de Rousseau, quand il invoquait l’humain non corrompu, protégé de la société par la « nature ». C’était toutefois l’acception que lui avait donné les lumières (dont beaucoup de discours contemporains se réclament pourtant), et qui avait bourgeonné au siècle suivant chez les romantiques qui contemplaient dans le sauvage l’esthétique de la friche, une nature positive opposée aux premières villes industrialisées.

« Sauvage » possède ainsi une longue tradition de connotations positives. À la même époque outre Atlantique, les transcendentalistes comme Thoreau ou Emerson conceptualisent la « wilderness », les grands espaces naturels où l’humain trouve la liberté.

L’idée prend une acception beaucoup plus concrète dans les forêts « marrons » qui bordent les plantations du sud des Etats-Unis, des Antilles ou de la Réunion. Elles sont un refuge de liberté pour les esclaves en fuite qui s’y ensauvagent.

Mais, en recouvrant sa liberté, celui qui s’ensauvage s’affranchi aussi de la morale du monde civilisé. Il est dès lors par opposition suspect, bestial, et chaotique.

Ce sous-entendu persistant fleuri dans une partie du discours journalistique ou politique contemporain. « Ensauvagement » y dépeint alors les violences urbaines, les révoltes, ou les émeutes perpétrées par les « sauvageons ». Comme une plante vivace, il repousse systématiquement pendant les deux dernières années d’un quinquennat. Pour l’historien Emmanuel Todd(3), les gouvernements successifs seraient forcés d’agiter le « leurre » de l’insécurité après avoir constaté leur incapacité d’action, de faire « projet ». D’où la germination triennale. Il est intéressant de noter que dans ce cadre le qualificatif «d’inculte» ne semble jamais loin.

Heureusement, un autre type de discours contemporain existe, pour ne pas laisser notre rapport au sauvage en pâture aux hallucinations(4) sécuritaires.

Lorsqu’il devient un objet d’étude, un projet naturaliste, ensauvager projette un sens plus objectif. Ensauvager est alors synonyme de « laisser-faire », d’autoriser les milieux à se régénérer librement. Les plantes et les animaux apparaissant spontanément, participent à la dynamique évolutive des écosystèmes dont ils dépendent en libérant leur vitalité.

Le « Rewilding », ou« réensauvagement » par exemple, consiste en la réintroduction de grands mammifères dans une réserve naturelle pour rééquilibrer naturellement son écosystème, expérimenté dans les Appenins, ou la vallée du Côa(5).

Sans le préfixe « re » qui convoque un état référence fantasmé, l’expression peut également désigner la préservation du non humain dans les espaces urbains. Ce faisant, il replace l’humain au cœur d’un réseau d’interdépendances, dans lequel il a à tout à gagner. Il devient un moyen de faire germer une forme de « biorégionalisme », selon la définition qu’en donne Matthias Rollot(6).

Ensauvager se reconnecte ainsi avec sa racine : le végétal et la communauté de l’espace. La démarche confère une valeur objective au sauvage : celle de l’écosystème sans lequel l’humain ne peut survivre. Ensauvager, n’est alors pas tant « rendre sauvage », que « rendre au sauvage » pour préserver l’habitabilité des territoires, et voir que peut-être, nous sommes nous aussi un peu des « sauvages ».

(1) Guizard-Duchamp, Fabrice, « Les espaces du sauvage dans le monde franc : réalités et représentations », article, actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur, 2006

(2) Brunet, Roger, « le déchiffrement du monde, théorie et pratique de la géographie », Paris, 1990, citation rapportée dans l’article de Fabrice Guizard-Duchamp

(3) Emmanuel Todd parlant du « leurre sécuritaire » sur TV5 monde le 20/07/2020, vidéo disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=rY_8JzoW5hc

(4) En référence à la descente policière de Grenoble cet été. Les forces de l’ordre étaient venues arrêter des délinquants exhibant des armes lourdes dans un quartier Grenoblois. L’affaire a fait grand bruit dans la presse et a participé au déchainement des discours sur l’insécurité de cet été. On a beaucoup moins entendu la suite de l’histoire : les policiers ont trouvés une bande de jeunes en train de tourner un clip de rap avec des armes factices. Les sauvages…

(5) Rewilding Europe est une association qui œuvre à la réintroduction et à la préservation de la biodiversité, notamment de la grande faune, dans plusieurs réserves naturelles européenes, dont les monts Appenins en Italie, et la vallée du Côa au Portugal. www.rewildingeurope.com - d’autres associations du même type existent.

(6) Selon Rollot, Matthias, « les territoires du vivant, un manifeste biorégionaliste », 2018, éditions François Bourin, p134, « qu’est ce qu’une biorégion ? Parler de biorégion (…) c’est affirmer la nécessité de penser l’intrication de l’animal, du végétal, et du minéral telle qu’elle se présente à un endroit et à un moment donné de la « nature » et de la « culture », de sorte que la distinction entre ces deux notions n’ait plus vraiment d’importance ».

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